La victoire assassinée

Publié le par Lux

Voici la 3ème et dernière mi-temps du concours de nouvelles organisé par la SNCF !


La nuit s'assombrissait, des chants de victoire soudain emplirent les rues..., des mots assourdissants crachés par d’énormes mégaphones rivés aux arbres. Les troncs vibraient sous les cris d’une foule invisible, rumeurs d’un autre temps, d’un temps joyeux où les chants célébraient l’amour et la liberté au lieu d’égrener les paroles creuses de la propagande.
Calfeutrés chez eux, les habitants de la capitale adjirane soupaient sous la lumière d’une ampoule nue dont le filament grésillait doucement.
Du dehors, ils ne voyaient que le noir des cartons scotchés à leurs vitres, ou ce que leur livrait leur imagination, entre le fantasme d’une rue animée grouillante de monde, avec de petites vieilles au dos arrondi par la vieillesse, des jeunes filles aux jambes fuselées et au rire clair, des grappes d’enfants excités par le parfum de la barbe à papa, des hommes présents, valides, deux jambes, deux bras, l’espoir encore agrippé au cœur, et la peur de ce vers quoi leur monde avait mué il y a quelques années, les sirènes au son monocorde qui transperçait les murs jusque dans les caves, les claquements secs d’une fusillade, le sifflement d’un obus, les cris, les trous dans le sol dans les murs dans les peaux, le sang qui coulait souillant l’eau des rivières et colorant jusqu’aux larmes des enfants.

TSUNGUE (AFP) - 15/11/2007 9h47 : « Aujourd’hui marque un tournant dans les relations entre la nation adjirane et ses détracteurs. Le président Javier Lanza vient d’être élu avec plus de 75% des voix. Une large victoire pourtant contestée par l’opposition qui dénonce la corruption dont auraient été victimes certains fonctionnaires de l’ONU chargés de la surveillance des bureaux de vote. Les Adjirans ont participé à plus de 57% à ce vote qui vient légitimer la présence de Lanza à la tête de ce jeune Etat. Rappelons que Javier Lanza a dirigé en 2001 un putsch contre l’ancien leader Diakos Marian. Une guerre civile a ensuite déchiré l’Adjiranie pendant plusieurs années, conflit sanglant ayant débouché sur la mise en place d’un régime dictatorial. Suite à ces élections, la communauté internationale invite Javier Lanza à emprunter le chemin de la démocratie ».

Malgré le couvre-feu et les rondes incessantes des militaires juchés sur des 4x4, quelques ombres erraient encore près du stade de la Révolution. Un homme s’approcha d’une petite bougie posée à même le sol. La frêle lueur dédoubla sa silhouette, homme de chair poursuivi par son ombre, son double fantasmagorique qui rapetissa lorsqu’il s’agenouilla pour déposer par terre une fleur aux pétales déjà flétris. La main droite cachant son visage, l’homme resta prostré un instant, les épaules secouées par de silencieux sanglots. Un autre homme, plus jeune, s’approcha à son tour : « Allez viens, il ne vaut mieux pas s’attarder ».
Puis, levant les yeux vers les murs sales et vérolés du stade, il lança : «Promis mon pote, tu auras droit à une sépulture même s’il ne reste plus que ton nom à honorer».
Ils s’écartèrent de la bougie et des dizaines de fleurs et de larmes de papier qui jonchaient le sol, puis disparurent avalés par l’obscurité.
Au cours de la nuit, une patrouille s’arrêta près du mausolée de fortune. L’un des militaires secoua la tête :
« il ne méritait pas ça… ».
« Tais-toi », lui intima son supérieur avant d’écraser les fleurs de plusieurs coups de bottes. La bougie valsa et s’éteignit aussitôt.
Une petite photo resta pourtant posée debout contre le mur. On pouvait y voir le visage d’Ilan Laroutchi, le capitaine de l’équipe nationale de rugby. Le joueur le plus aimé des Adjirans avait été exécuté trois jours auparavant sur la pelouse du stade qui avait accueilli chacune de ses victoires. Son crime ? Haute trahison envers son pays.
Tandis que son supérieur remontait dans leur véhicule, le militaire se pencha pour effleurer la photo du doigt. Puis il sauta dans le 4x4 qui redémarra brutalement.

Ilan Laroutchi arpentait à longues enjambées le bureau de son entraîneur, Amin Vernanir, qui le fixait d’un air sombre. Il explosa :
« Tu m’avais promis ! ».
Amin ne sourcilla pas tandis que son poulain renversait une pile de dossiers d’un geste rageur.
Le rubgyman maintes fois décoré n’essayait plus de contenir sa colère :
« Je devais signer avec cette équipe, c’était ce que nous avions convenu, rappelle-toi notre accord, tout l’argent que je t’ai versé, ponctionné sur mes propres gains, je devais signer avec eux ! »
« Tout doux, Ilan, tout doux ».
Le joueur grogna : « Ne joue pas à ce jeu avec moi, Amin ».
Ilan Laroutchi dominait son entraîneur d’au moins une tête. Celui-ci se tassa imperceptiblement tout en tripotant nerveusement le zip de son blouson.
« Ecoute, tu sais que les élections approchent : Lanza a besoin de ton soutien et surtout de ta notoriété ! Il ne pouvait valider ta demande de transfert ».
« Mon soutien ? »
Des images s’entrechoquèrent dans la mémoire d’Ilan, celles de son père arrêté il y a à peine quatre ans, torturé puis rendu à sa famille grabataire, incontinent. Sa mère dormait aujourd’hui dans une chambre séparée, ne supportant plus les cris que son mari poussait durant son sommeil. Anti-putschiste et anti Lanza, Markos Laroutchi n’avait été épargné que grâce au statut de son fils, capitaine et star de l’équipe nationale de rugby.
« Jamais je ne cautionnerai la politique de Lanza ! Il se passera de moi. Je trouverai une autre solution et tu m’y aideras, Amin, tu me dois bien ça. »

« Crois-tu, Ilan, que tout cela serve à quelque chose ? Nous nous faisons vieux et ton père… Jamais il ne pourra supporter un tel voyage ! »
Ilan posa ses mains sur les épaules de sa mère. Cette femme courage le dévisageait aujourd’hui l’air terrifié. Il devait la convaincre, la survie de la famille en dépendait :
« J’ai tout prévu avec Amin. Cela fait plus d’un an que je prépare notre départ. Nous prétexterons une opération impossible à réaliser ici, au pays. Papa sera pris en charge par de faux médecins. Et une fois sur place, vous disparaîtrez quelques temps. La Coupe du Monde débutera un mois après. Je fausserai compagnie à l’équipe juste avant de rejoindre l’aéroport. Puis j’irai directement déposer une demande d’asile. Je refuse que ma famille demeure dans ce pays tant que Lanza conserve le pouvoir ! »
« Mais, et les élections de novembre ? Ne dit-on pas que l’Adjiranie redeviendra enfin une démocratie ? Plus de couvre-feu, plus d’arrestations arbitraires, plus de violence ? »
Ilan ne répondit rien.
La mâchoire serrée, il se détourna un instant de sa mère. Jamais il n’oubliera le regard de son père à sa sortie de prison, celui d’un homme blessé, humilié. Les yeux noyés de larmes, Markos Laroutchi avait repoussé son fils d’un geste las, incapable de lui cacher ce qu’il était devenu : une épave. La torture lui avait ôté jusqu’à l’essence même de son humanité : son besoin d’espoir, son envie de liberté. Markos Laroutchi aurait souhaité mille fois mourir plutôt que d’infliger à sa famille le spectacle qu’il lui offrait aujourd’hui.
« Je parlerai à papa. Il comprendra. »

« Je te préviens Ilan, ils ne te lâcheront pas ».
Ils, les corbeaux de Javier Lanza, soi-disant officiels dépêchés par le Président et chargés de le représenter auprès des instances organisatrices de cette 6ème Coupe du Monde de rugby. Lanza lui-même s’était déplacé à l’aéroport pour saluer l’équipe, campagne présidentielle oblige. S’approchant d’Ilan, le Président lui avait glissé à l’oreille : « Je compte sur toi, Laroutchi. Ton pays aussi ».
Le capitaine avait répondu à sa poignée de main moite par une pression de plus en plus insistance tandis que des photographes les mitraillaient de tous côtés. Sur les photos, Javier Lanza conservait un air plutôt crispé. Quiconque aurait lu dans les yeux d’Ilan Laroutchi y aurait trouvé de la détermination mais aussi de la haine.

Ilan Laroutchi ne réussit jamais à déposer une demande d’asile. Sa fuite fut brutalement stoppée par la police des frontières sur ordre du Président de ce qui aurait dû être le pays d’accueil de la famille Laroutchi. Le rugbyman fut reconduit à l’aéroport menottes aux poignets, solidement encadrés par les sbires de Lanza.
Direction, l’Adjiranie.

Certains des puissants de ce monde voyaient en Javier Lanza un moyen de contrôler ce petit pays frontalier de nations instables. Ils lui avaient promis le pouvoir contre l’installation d’une base militaire secrète. « Rumeurs ! », se défendit Lanza peu de temps après son élection, attaqué par les principales organisations de défense des Droits de l’Homme, les mêmes qui s’étaient opposées en vain un mois plus tôt à l’exécution d’Ilan Laroutchi.

Pas un bruit ne s’élevait des tribunes pourtant pleines du stade. Beaucoup gardaient les yeux baissés, refusant de regarder la silhouette imposante de leur star qui faisait face à un peloton de 5 militaires, armes au repos. Ils étaient venus rendre un dernier hommage à leur capitaine, masse silencieuse face aux délires d’un tyran.

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