Le trésor - 6/6

Publié le par Lux

Amono était agile mais il n’avait jamais escaladé les falaises jusqu’à la crête. D’ailleurs, même ceux qui s’en vantaient n’en avaient jamais pris le risque. Le jeune garçon tenait la pierre dans sa main, la serrant jusqu’à la douleur. Ses genoux cognaient contre les avancées rocheuses aiguisées comme des griffes, ses mains crispées étaient déjà en sang.
Par moment, il lui semblait que la pierre chantait, ou qu’elle chuchotait, et la musique coulait dans son bras, dans son sang jusqu’au cœur, une mélodie à la fois triste et gaie, de celles que fredonnait sa mère lorsqu’il n’était qu’un être en devenir.
Du ventre.
Amono n’avait connu sa mère que de l’intérieur, la paroi douce et lumineuse de son ventre, le rythme dansant de son cœur et ses larmes qui étaient un peu les siennes parce qu’elle pleurait surtout de joie à l’idée d’avoir enfin un garçon, son cadeau à un homme, à son propre père, à son mari, à la communauté, un petit d’hommes aux poings serrés, au sexe fort dont raffoleraient les femmes plus tard. Elle rêvait depuis toujours de cet homme, petit homme, qu’elle accompagnerait pour qu’il devienne un Homme, bon, attentif, fort, déterminé. Elle adorait pourtant ses filles, petites perles posées sur sa langue, bijoux nacrés, la même peau noire, le même sourire, un morceau de soleil à dévorer. Elle aimait ses filles mais elle était si fière à l’idée d’enfanter d’un garçon qui l’aimerait viscéralement. Ses filles lui ressembleront, imiteront ses gestes et le ton de sa voix. Son fils, lui, grandira, corps étranger, mais avec dans son cœur un morceau du cœur de sa mère, celui qu’elle arrachera à sa naissance pour le greffer, porte-bonheur, tout contre la membrane palpitante.
La falaise s’étirait jusqu’à butter contre le ciel. Elle avait gobé d’un coup le soleil et l’air s’était chargé de nuit. Au-dessus d’Amono, les étoiles tourbillonnaient si vite qu’elles s’entrechoquaient en un tintamarre étourdissant. Le petit garçon avait si mal aux bras et aux jambes que les larmes coulaient toutes seules sur ses joues. Sa vision se troublait, les rochers dansaient sous ses mains, l’horizon tanguait. Amono évitait de trop prêter attention aux ombres et aux cris des ténèbres. Lorsqu’il se reposait, les fesses calées sur une excroissance rocheuse, Amono visualisait son père enveloppé dans sa plus belle tunique aux motifs jaunes, noirs et rouges. Il gisait, yeux mi-clos, sur une natte posée à même le sol. Accroché à son bras, un long tuyau absorbait peu à peu toute son énergie. Sa peau avait pris une teinte grisâtre. Une grosse boule de chagrin s’était logée au creux du ventre d’Amono et comme elle grossissait, grossissait, le petit garçon se mit à parler :
«Papa, mon père, je ne connais pas la mer, mais je sais que tu te tiens sur la rive et moi je suis sur un bateau, un grand bateau blanc. Je m’éloigne de plus en plus de toi car tu refuses que le vent se remette à souffler, tu refuses que la marée enfle jusqu’à pousser mon bateau vers toi. Je t’appelle, papa, je t’appelle depuis que je suis né. Mon cœur t’appelle, mon esprit t’appelle mais toi tu gardes les yeux fermés. Je suis trop petit, j’aurais dû être l’aîné pour que tu t’intéresses à moi. J’aurais dû être l’aîné pour pouvoir te suivre sur les routes. Tu m’as tant rêvé et j’ai cassé ce rêve à ma naissance. Maman n’a vécu que l’espace de quelques respirations, juste le temps de me donner un dernier baiser. Puis son sourire s’est figé. J’ai entendu ton cri, un hurlement d’animal meurtri. Tes mains ont pressé le corps inerte de ta femme puis elles ont frappé le sol et les murs. Elles ont frappé jusqu’à ce que ton sang coule mais son esprit s’était déjà échappé. J’ai hurlé avec toi, de faim, j’ai tété le sein d’une autre mère, j’ai reçu mille caresses de mes sœurs mais pas une seconde de ton attention. Je voulais juste t’offrir ce trésor, je voulais tant partager un secret avec toi. Je voulais qu’enfin, tu me VOIS».

Lorsqu’Amono ouvrit les yeux, le ciel avait retrouvé sa couleur lactée. Le vent ne soufflait plus mais l’air était vicié, saturé d’odeurs étranges. Sous ses doigts, la douceur d’un linge. Amono voulut se redresser mais sa tête lui semblait comme enveloppée dans du coton. Il se sentait si faible. La mer, il voulait rejoindre la vaste mer et son champ d’étoiles. Même le soleil avait perdu ses teintes chaudes et rassurantes pour une lumière froide, menaçante. Une paume rêche frôla son front en un geste maladroit.
«Tu es enfin réveillé mon fils».
Amono ouvrit les yeux et découvrit son père. Le sourire inquiet de son père. Il tourna la tête et le trésor était posé là, sur le petit tas de ses vêtements.
«Je voulais t’apporter ça» et il lui tendit enfin son morceau d’univers.

La déesse lui fit un clin d’œil de tout là haut.

FIN

Fin, les fins sont trop rapides mais les histoires pourtant les réclament. Alors fin = bientôt début d'une autre histoire.

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