Papa n’est plus là – La mère

Publié le par Lux

Je regarde par ma fenêtre et je vois…

J’hésite à griller une autre cigarette.
J’ai regardé la dernière se consumer lentement dans le cendrier. La fenêtre est ouverte, béante, sur la cour dont j’aperçois l’entrée tout au bout d’un puit de lumière.
Je viens d’emménager dans cet appartement, 33 mètres carré pour presque 1000 euros. Les cigarettes se sont transformées en un produit de luxe, mais c’est la dernière barrière entre ma mélancolie et le Xanax que m’a prescrit mon médecin après la séparation d’avec mon compagnon. 9 ans qu’on partageait la vie l’un de l’autre, 9 ans de fous rires, de disputes, de câlins, de projets, d’amis en commun, 9 ans d’une histoire qui m’a cueillie juste après la fac pour ne plus me lâcher jusqu’à l’enfant, le bout de chou qui a aujourd’hui 4 ans.
L’enfant et la lente dégradation de notre relation, du passage d’amants à parents, d’une vie à deux à une existence à responsabilités démultipliées.
Le couple que je plaçais au cœur de ma vie, comme un moteur, la voile d’un navire appelé famille et dont je ne soupçonnais pas avant l’intensité et la fragilité. Je sentais bien que ça n’allait plus trop entre nous, moi irritable, lui l’air absent, moi tatillonne, lui agaçant et nos langues qui ne se mêlaient plus que pour nous faire taire, éviter d’envenimer des discussions déjà trop dangereuses. « Prendre la mouche » était devenue son expression favorite : « décidément, tu prends bien facilement la mouche en ce moment » ! Et lorsqu’il me lançait ça, d’un air faussement innocent, j’avais brusquement l’impression de me retrouver face à un étranger. C’était l’homme que j’avais tant aimé au point parfois de me trahir, de me taire ou d’avaler les compromis comme des bonbons acidulés. Mais je ne ressentais plus rien, je ne sentais plus rien lorsque mon nez frôlait son bras la nuit. Je me collais contre lui plus par habitude que par réelle envie. Son odeur dont j’adorais m’enivrer s’était évaporée et je ne reniflais plus qu’un peu de sueur avec un vague dégoût qui me soulevait le cœur. Je ne pensais pourtant pas encore à la séparation, notre fils était si jeune et puis tous les couples traversent une crise, 7 ans c’est long, 8 ans c’est un cap, l’Everest de la vie amoureuse.
3 ans, notre garçon, notre trésor, 3 ans déjà et les yeux de son père, le sourire de sa mère, sa voix, mon minois, ses pommettes, ma bouche. Nous l’avions incroyablement bien réussi notre fils. Je savais avant de tomber enceinte que mon compagnon aimerait avoir un garçon, la faute au père absent, pas en fuite, juste mort trop tôt. Un fils qui l’appellerait papa tous les jours, toutes les heures, qui le regarderait avec fierté et dans le regard et la silhouette, un air de ressemblance avec un grand-père dont il ne connaîtrait le visage que par des photos.
Un jour, mon ami m’a appelé au bureau : « faut qu’on parle » et cette phrase a glacé le monde autour. Je refusais la réalité depuis plusieurs semaines déjà tandis qu’il s’éloignait de plus en plus de moi jusqu’à parfois ne plus dormir chez nous. Pour me venger, je passais à son entreprise lui déposer notre fils et je partais toute la soirée danser avec des copines. Je rentrais les joues rouges d’avoir trop bu et les cheveux puant la cigarette. Il faisait mine de dormir tandis que je m’effondrais sur le lit. Un jour encore il s’est endormi sur le canapé et la nuit d’après, il a sorti un duvet et s’est installé pour de bon dans le salon. Il n’y avait plus de « nous » et j’étais à la fois si triste et si en colère que je refusais de lui parler. Nous jouions le week-end au papa et à la maman pour notre fils mais l’amour n’y était plus, ni la tendresse. Le respect s’effilochait.
Ce fameux jour du « faut qu’on parle », il a parlé et j’ai écouté, muette, son besoin de prendre le large, marin d’eau douce en mal de père. La table de la cuisine était encore couverte des miettes du goûter de notre fils qui jouait dans sa chambre. Je l’entendais gazouiller, jouer au cowboy avec le cheval en plastique de la ferme. Je l’imaginais consciencieusement penché sur le canasson : il avait mis le cap à l’Ouest, vers les grandes prairies des « zétasunis » où vivait mon grand frère Hakim. « Faut qu’on se sépare, il n’y a plus rien entre nous, nous sommes devenus des étrangers » et brusquement, je me suis sentie presque soulagée, je l’admirais d’avoir su prendre cette douloureuse décision de reprendre sa liberté pour me rendre aussi la mienne. Nos deux libertés en bandoulière, nous nous sommes séparés bons amis avec entre nous deux un fil doré constamment tendu, notre fils.
J’étais triste, atrocement triste mais résignée. Puis un jour - les jours qui passent sont des tricheurs - un jour j’ai appris par un ami commun - les amis communs sont des menteurs - que mon ex avait une actuelle et qu’il m’avait en fait quitté pour elle. M’avait quitter pour être avec elle. Elle qu’il avait rencontrée trois mois avant notre séparation. « Je te jure, il ne s’est rien passé entre nous avant qu'on se quitte, c’était dur pour elle aussi, elle se sentait coupable ». Coupable ! J’aurais voulu lui arracher les yeux pour qu’il ne regarde plus jamais aucune femme, surtout la dernière, la tueuse de couple. Cette révélation fut comme une seconde séparation et je me suis sentie soudain si seule, vieille et moche. Quelques mois plus tard, ils ont emménagé ensemble et au début, notre fils ne me parlait jamais de l’autre, la « copine de papa », la pute de ton père, mon fils. Il ne prononçait jamais son prénom : je ne l’y forçais pas mais je ne voulais pas non plus lui montrer mon mépris pour cette femme, cette inconnue qui partageait sans ma permission une partie de la vie de mon enfant. Puis peu à peu, mon petit garçon l’a inclus dans ses sorties du week-end et à chaque fois qu’il l’appelait par son prénom, mon cœur ratait un battement.
Aujourd’hui, j’apprends à apprivoiser la solitude, à ne plus appeler mes amis en pleurs. Je vois grandir mon fils une semaine sur deux, je m’efforce de maintenir la meilleure relation possible avec son père. Et j’essaie peu à peu de m’imaginer avec un autre homme, de m’imaginer faire confiance à un autre homme. Je n’ai pas envie d’un autre enfant, mon fils me suffit. Et pour l’instant, je ne veux pas non plus d’un homme avec des enfants.
Je sais que je vais devoir un jour faire face à toutes mes contradictions mais en attendant, je me reconstruis peu à peu dans une vie qui n’a plus le même goût qu’avant.
Je serai guérie le jour où je ne trouverais plus ça déroutant.

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