Histoire d’ours

Publié le par Lux


L’ours blanc s’est endormi contre le flanc de sa géante de maman, le museau entre ses pattes. Autour, il fait blanc, un blanc argenté, scintillant, une mer de diamants avec des vagues bleues aux crêtes acérées. Seul le noir de sa truffe signale sa présence, petite ourse dort, petite ourse hiberne. Elle est née un jour d’hiver, mais est-ce nécessaire de le préciser ? Là où elle vit, les neiges sont éternelles, elles forment un continent et s’appellent banquise. Sa maman l’a baptisée Bise parce que lorsque sa petite est née, elle en pouvait s’empêcher de l’embrasser et de la lécher pour la réchauffer.
Pour Bise, la terre est un gigantesque glaçon saupoudré de cristaux, un univers monocolore avec quelques touches de noir comme ce groupe de pingouins trottant au loin, et des éclairs marrons, les phoques casse-croûte que maman attaque de ses pattes puissantes. Le poil de Bise est couleur crème, un blanc ensoleillé, un blanc frissonnant. Lorsqu’elle lève le museau vers le ciel, il y a d’abord cette odeur de neige, fraîche et enivrante, rassurante, puis il y a celle de maman, un repère essentiel dans cet océan blanc. Il y a aussi les odeurs de phoques et de poissons qui la font saliver même si, à sa naissance, Bise ne jurait que par le lait de maman, aussi blanc que ses poils.
L’oursonne ne sait pas que l’endroit où elle habite s’appelle le Grand Nord. Elle ne connaît que des ours, ne parle jamais aux phoques et évite les pingouins. Sa maman et elle se déplacent souvent seules. Bise apprend peu à peu à chasser et à pêcher en observant sa maman. Mais en ce moment, c’est l’hiver et Bise rêve d’un monde étrange qui aurait banni le blanc, un monde en couleurs, mais l’oursonne sait-elle vraiment ce qu’est la couleur, les couleurs ? Dans son rêve, Bise monte jusqu’au ciel qui se jette dans la mer, où est-ce l’inverse ? Le bleu de l’azur est plus dense que celui d’un glacier, un bleu presque chaud, un bleu liquide. Bise y trempe une patte et c’est tout son corps qui devient bleu, du bout de sa queue jusqu’à l’extrémité de son museau. Le soleil est bien plus doux là-haut et le vent la pousse loin, toujours plus loin de maman.
L’oursonne toute bleue vole comme un oiseau.
Légère, elle joue avec les nuages, les éparpille d’un coup de griffe, se roule dedans, fais la course un troupeau de moutons. La planète en bas tourne lentement, imperceptiblement. Bientôt Bise aperçoit des taches brunes, de larges plaques en relief qui peu à peu avalent l’immensité bleue. Les plaques se découpent en bandes et en rectangles jaunes, ocres, bruns, vert, gris. L’odeur de neige s’est dissoute en une odeur de terre tenace et entêtante qui chatouille maintenant les narines de Bise. L’oursonne en est tout étourdie. Son rêve l’entraîne vers ces territoires étranges et sans doute interdits. Bise a chaud, très chaud, elle fond sous ce soleil pourtant si froid chez elle et ici aussi brûlant que le plus froid des blizzards. Il n’y a plus une goutte de blanc, le sol grouille d’une activité fébrile, personne ne s’étonne de ce bébé ours bleu qui flotte au-dessus d’eux, les yeux écarquillés. Les bêtes se déplacent sur deux pattes, leurs contrées se noient dans un brouillard nauséabond mais ils possèdent cette incroyable palette de couleurs qui fascine tant Bise.
L’oursonne aimerait bien descendre un peu pour y goûter mais déjà le vent la pousse encore plus loin, les couleurs se mélangent, tournoient, tournoient et soudain le monde redevient blanc. Bise ferme les yeux. Finalement, son monde à elle contient bien toutes les couleurs de l’univers. Lorsqu’elle rouvre les yeux à la fin de l’hiver, la neige est toujours là mais Bise ne la voit plus aussi blanche car elle sait que lorsque le soleil caresse les cristaux glacés, des éclats rouges, verts, jaunes, bleus, roses… éclaboussent l’air. Bise se trouve finalement très bien sur sa banquise.

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