Les ânes d’Erythrée / Erythrée aux pieds nus - 1/2

Publié le par Lux

D’après "Érythrée, l’âne de la dernière chance", un Film de Christiane von Schwind (France/Allemagne, 2006, 52mn).

«Le soleil s’est invité dans notre pays pour ne plus le quitter. Le matin, ses rayons pénètrent dans nos habitations jusque sur nos couches. Le midi, il colore le ciel d’un jaune aveuglant et le soir il n’en finit plus de glisser derrière l’horizon, le cœur écorché suintant des larmes de sang. La nuit, la lune s’élève, amante éplorée qui hurle gueule ouverte son amour impossible. La mer qui borde nos cotes est Rouge du sang de nos frères, de nos pères tués par les guerres et les famines. Aujourd’hui, les femmes d’Erythrée relèvent la tête. Elles ne veulent plus se battre pour survivre mais se battre pour vivre. Enfin

Les pierres du chemin qui menait au puit lui semblaient chaque fois plus nombreuses, elles existaient bien avant sa naissance, bien avant la naissance de sa propre mère et même avant la naissance de ses ancêtres.
Les pierres gardaient pour elles les secrets de ce temps révolu et continuaient de déchirer le caoutchouc des sandales ou les sabots des animaux. Saadia n’avait en mémoire aucune image de ces vies d’avant, elle n’avait pas eu le temps, pas eu le droit d’aller à l’école. Elle avait été mariée si jeune, petite bergère gardienne de chèvres. Ce n’était pas comme son fils et ses filles, eux savaient lire et compter, eux connaissaient l’histoire tourmentée de leur pays, parcelle de terre coincée entre un continent vieux comme le monde et une mer rouge sang. Dates, chiffres, lettres, la Connaissance s’incarnait dans ce monde de l’écrit, ces petits traits dansants que ses enfants avalaient aussi naturellement que s’ils buvaient de l’eau. Saadia était si fière de ses trois trésors, elle essayait même parfois d’apprendre par-dessus leurs épaules et déchiffrait maladroitement quelques mots. Ca lui serait pourtant bien utile à la ville, de savoir lire et pouvoir troquer ses récoltes contre quelques bouts d’argent, puis troquer l’argent contre du tissu ou des chaussures.
Saadia élevait seule ses enfants. Elle n’était pas l’unique veuve du village, d’autres femmes avaient perdu leur homme à la guerre. Le corps de son mari était resté dans les montagnes, à la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie, enterré avec d’autres dans une fosse commune, os et chair mêlés. Elle l’avait pleuré la nuit, dans le silence de sa maison, sans bruit, elle l’avait pleuré longtemps, et seul le bruit de la respiration de ses enfants finissait par l’apaiser. Dans la pénombre, elle distinguait leurs corps roulés en boule sur la natte. A côté d’elle, le corps de l’homme perdu se serrait encore parfois contre elle, âme tourmentée qui sanglotait lourdement jusqu’aux premières lueurs du jour. Alors elle s’évaporait, abandonnant Saadia aux dures réalités du quotidien. Elle se souvenait, pensées fugaces, de son visage à la peau brune et brillante, de ses yeux noirs, étincelants dans leur écrin d’ivoire, de son sourire dont il usait et abusait pour obtenir de l’attention et des caresses, le même sourire éclatant qui illuminait aujourd’hui le visage de ses enfants, avec des rires au bord des lèvres, des rires aussi frais que la musique de la pluie battant le sol desséché.
Elle-même se regardait parfois dans le petit miroir qu’elle avait ramené un jour du marché. Une inconnue le lui avait glissé dans les mains, elle n’avait plus rien d’autre que ce miroir à troquer contre quelques poissons et un peu de blé. Saadia l’avait pris sans réfléchir, l’avait posé dans son panier, sur le côté. Sur le chemin du retour, le soleil s’y accrochait par intermittence, jetant dans l’air de brefs éclats aveuglants. Saadia le surveillait du coin de l’œil, se moquait du soleil qui n’arrivait pas à se mirer dedans. Elle repoussait le moment où elle-même lèverait le voleur d’âme au niveau de ses yeux et où elle se regarderait, vieille femme à la peau tannée par le soleil et la poussière. Elle y verrait les rides qui creusaient sa peau de dizaines de sillons gris, ses dents tachées par le tabac, la malnutrition et le manque de soins, elle scruterait ce regard fier qui ne se détournait jamais de ce qu’il touchait, elle y trouverait sans doute un peu de peur et de doute, un peu d’espoir aussi derrière une carapace d’indifférence forcée. Elle lisserait ses cheveux avant de les attacher avec son foulard, c’était la période des récoltes et le travail bannissait toute coquetterie.

(à suivre)

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