Les ânes d’Erythrée / Erythrée aux pieds nus - 2/2

Publié le par Lux

Dehors, le village était déjà en plein labeur, des hommes avaient coupé les épis murs puis les avaient rassemblé en tas.
Les vaches attachées deux par deux foulaient le millet de leur sabot pour séparer la graine de son enveloppe. La paille volait comme une pluie d’or blond, les bovins efflanqués tournaient inlassablement au bout de leur longe. La propre fille de Saadia, coiffée d’un fichu rose, tenait l’une des vaches par la queue tandis qu’elle fouettait l’autre animal du bout de son bâton, juste un petit coup pour lui rappeler qu’hommes et bêtes travaillaient de concert. La poussière blanchissait les pieds nus et Saadia balayait les grains tombés au sol avec une poignée de tiges coupées pour que d’autres femmes les passent au tamis, faisant tournoyer les fétus de paille qui s’accrochaient à leurs boucles noires.
C’était une bonne année, la terre avait été généreuse malgré les trois dernières années de sécheresse, malgré un sol dur comme de la pierre. Le soleil avait asséché le puits et l’eau qui croupissait maintenant au fond était infestée de vers. Plus personne ne voulait la boire par peur de la diarrhée mais pour les plus âgés, les autres points d’eau étaient souvent trop loin. Ils n’avaient pas la force de marcher toute une journée pour rapporter un petit jerrican d’eau potable jusque chez eux, alors certains cédaient au puit et buvaient l’eau insalubre qui ensuite leur tordait les tripes. La maladie les déshydratait encore plus et les plus faibles… les plus faibles retournaient à la terre, cette terre si dure qu’il fallait attendre la nuit pour qu’elle s’assouplisse enfin et accepte de céder aux coups de pioche.
Saadia avait parcouru mille fois, mille fois mille fois le chemin jusqu’au point d’eau, elle avait fait la queue tout autant de fois pour attendre son tour et entendre enfin l’eau clapoter contre la paroi de plastique du fût. Souvent, elle passait sa main dans l’eau et en buvait une gorgée, subrepticement. Puis elle hissait le bidon sur sa tête et repartait en sens inverse, même chemin, mêmes pierres, mêmes arbres courageux.
Les porteuses d’eau se suivaient à pas lourds, la tête emplie de soucis : le manque de nourriture et d’eau (la nourriture donnée par les blancs, des sacs de froment, de sorgho, parfois un peu d’huile, des lentilles ou de la farine) ; les filles à marier (la fille aînée
de Saadia avait déjà 11 ans, il faudrait bientôt lui trouver un mari) ; les trajets à la ville (avec l’eau et le bois à chercher, la ville semblait s’éloigner chaque jour un peu plus ou était-ce le chemin qui s’étirait ?) ; la vieille Kudusan qui pesait maintenant autant qu’un chevreau (avec elle s’en irait une partie de la mémoire du village, avec elle s’effaceraient une partie des souvenirs de Saadia) ; et la faim (et la faim présente jour après jour, devenue comme un membre de la famille, membre de la famine).
Aujourd’hui, Saadia se rendait à pieds à la source pour la dernière fois. Aujourd’hui, ce soir, une femme lui remettra un âne. Cette pensée l’émouvait tant que l’eau jaillissait jusque dans ses yeux, mais tout en retenue, juste quelques larmes sur ce chemin de vie. Pourquoi Dieu avait-il construit si peu de puits, pourquoi Dieu avait-il donné tant d’eau aux poissons et si peu aux hommes ?
Avec un âne, Saadia sera plus forte, elle se fatiguera moins. L’âne portera les lourdes charges, le bois, l’eau, les sacs de nourriture distribués par les blancs. Les enfants connaissaient déjà des familles à qui on avait apporté un âne et ils houspillaient souvent leur mère : « et nous ? Et nous ? ». Saadia ne savait pas comment se procurer l’animal, les gens disaient que c’était encore un cadeau des blancs, mais un jour Lemlem, la sage femme, était venue lui rendre visite. Après quelques gorgées de thé, elle lui avait pris la main pour lui parler de cette association, l'Union des Femmes Erythréennes, un regroupement de femmes, « comme toi, Saadia, comme moi, des veuves, des femmes seules, qui veulent aider des femmes comme toi, comme moi à mieux vivre ». Saadia avait pressé sa main très fort, « merci ». Ses yeux s’étaient éclairés de milles perles brillantes tandis qu’un sanglot sec serrait sa gorge. L’âne aurait sa place près de la maison, sa portion de nourriture et son lot de caresses.
Plus que quelques pas le dos brisé par le poids du bidon d’eau, plus que quelques mètres et déjà Saadia apercevait l’animal, ses oreilles longues et pointues qui tournaient au gré de ses humeurs, son pelage brun parsemé de poils roux. « Senait, je murmurerai ton nom au creux de ton oreille, je te brosserai, je soignerai tes sabots blessés par les pierres ». Ses enfants appelaient déjà leur mère, tout excités et Saadia posa son bidon au pied de l’âne en lui annonçant : « voilà, Senait, ce que tu m’aideras à porter ».

FIN

Pour plus d’informations :

http://fr.eritreadonkeys.org/info.html

www.oxfam.org/fr/programs/development/hafrica/erytree_femmes.htm

www.berthomeau.com/article-5078561-6.html

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Dicko 13/05/2015 09:42

Bonjour
J aimerais bien faire un don a Lemlem mais je sais pas comment faire si vous pourriez m aider a voir plus d informations . Mon numéro de téléphone est le 0669938934 merci a bientôt