Par hasard

Publié le par Lux

Les rencontres forment des boucles, des lacets qui se croisent.
Nos vies sont entremêlées, certaines sont faites pour se surprendre. Si je croyais au destin, au vrai, aux Trois Parques qui de leurs doigts noués tissent et retissent ces milliards de fils, ces milliards de vies, je serai persuadée que je reverrais un jour E.*, dans un an, deux ans, dix ans, comme je l’ai croisé pour la première fois il y a 8 ans et revu il y a 4 ans. Il aurait les cheveux grisonnants, des rides d’expression au coin des yeux et les dents toujours un peu trop en avant comme un enfant qui a longtemps sucé son pouce. Il serait moins exubérant, plus serein, mais avec cette touche de folie douce qui me plaisait tant, électron libre en orbite autour d’une planète invisible qui n’aurait qu’un seul habitant : moi. Peut-être un jour, par hasard.
J’ai conservé la peinture qu’il m’a offerte, j’aurai voulu qu’il m’en compose une pour moi toute seule, un exemplaire unique. Celle-ci l’est aussi pourtant, un oiseau de paradis aux plumes chatoyantes. Il s’élève vers le soleil tel Icare mais ses ailes ne sont pas collées par de la cire et l’oiseau multicolore s’envole toujours plus haut jusqu’à ce que je ne puisse plus le suivre des yeux, aveuglée par le soleil. C’est ce qui s’est passé, mon amour pour lui m’a aveuglée à l’époque, il y a une éternité. Comment définir l’attirance qu’on ressent pour une personne, ce mélange de sentiments intenses et confus qui la rend si particulière, unique dans son unicité, solaire, irradiant d’une force qu’on est les seuls à percevoir ? Pour d’autres, cette personne ne représenterait rien, aussi transparente qu’une vitre, fantomatique, inodore. Mais pour nous, elle devient aussi importante que notre propre vie.
Par hasard, j’ai rencontré tous ces gens par hasard, certains m’ont touchée, d’autres m’ont nourrie, enrichie de leur présence, leur attention et leurs conseils. Parfois même juste par leur histoire. Leurs histoires, les gens sont bavards quand on les écoute, quand on les fait parler.
Lorsque je regarde quelqu’un dans la rue, homme, femme, jeune, vieux, il m’arrive très souvent et subrepticement de le surprendre tel qu’il était enfant. Il ne se transforme pas devant moi mais un instant, son visage s’abandonne à l’innocence de son enfance, avant l’âge de raison, où le monde est encore plein de questions sans réponses. Je le vois s’élancer plein d’énergie vers une destination invisible, son destin, une vie qu’il imagine éclatante et surprenante. Puis comme un voile dérangé par le vent, cette innocence glisse un jour de son visage et le monde lui apparaît dans toute sa détresse et sa cruauté. Il n’en a pas immédiatement conscience mais cette réalité s’insinuera peu à peu dans son esprit et l’enfant qu’il était marche alors d’un pas plus ou moins assuré vers l’âge adulte, puis vers la vieillesse en oubliant souvent la naïveté qui nimbait d’une douce lumière les premières années de son existence.
C’est pour ça que j’aime autant l’enfance, une chaleur tendre et innocente, des gestes spontanés, des rires en cascade pour une simple ombre sur un mur, des jeux sans fin avec trois fois rien, un univers vraiment infini, des sentiments entiers, des larmes de crocodile, des courses dehors jusqu’à l’épuisement, une cruauté brutale sans hypocrisie, un amour inconsidéré pour les personnes qui l’ont vu grandir, un amour qui pardonne tout, qui excuse tout souvent sans comprendre, un amour aussi fragile qu’une feuille en papier de soie, une enfance qu’on peut détruire d’un mot, d’un geste, une enfance pour qui on tuerait pour la protéger.
Par hasard, je me suis retrouvée sur cette planète par hasard, dans cette vie par hasard et le regard de l’enfant que j’étais m’accompagne dans ma vie d’adulte en observant toute cette agitation avec un brin de dérision. «On était bien, me chuchote-t-il, on était bien quand on était enfant». Je lui souris : «On était bien, c’est sûr, mais vu l’état du monde, on était peut-être les seuls à être aussi bien».
Par hasard et j’ai choisi un chemin au hasard et j’en choisirai plein d’autres que j’emprunterai ou que je délaisserai en cours de route, par hasard ou par envie. Je bifurquerai aux intersections, je suivrai le vent ou le courant, je m’éloignerai aussi parfois de l’horizon. L’horizon, dont je garde le souvenir de l’embrasement du soleil au coucher, jaune d’œuf liquide qui éclate et se déverse sur la cime des arbres et se teinte peu à peu de gris, puis de nuit.
Par hasard je croiserai des gens, par hasard, importants ou non, nous nous rapprocherons, nous nous reniflerons, nous nous aimerons, nous nous fuirons, nous nous dévorerons, nous nous éloignerons. Et nous mourrons.
Je ne profite plus de la vie par hasard.

Publié dans Reality

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