Il n’y a pas de fumée sans…

Publié le par Lux

Les pas de porte sont enfumés, les portes exhalent des soupirs de cigarettes en mal de pause, de cigares poseurs et de roulées gouailleuses. Entre les lèvres, la cigarette suit les mouvements de la bouche, conversation animée autour d’un café lové dans un gobelet en plastique qui laisse s’échapper la chaleur, vite car la pause est courte entre deux longues plages d’ennui et de labeur.
Parfois la cigarette s’échappe et roule sur le sol, vite l’homme se penche, vite la femme s’accroupit, on souffle dessus, on la frotte de ses doigts, on l’inspecte du coin de l’œil sans s’attarder de peur de surprendre une vilaine saleté oubliée et hop!
 Le tube blanc retrouve la douceur des lèvres pâles.
Scritch, l’allumette s’enflamme et les brins de tabac gorgés de nicotine et de goudron rougissent, noircissent puis s’évanouissent en fumée ou s’effritent dans l’air en paillettes cendrées. Les têtes se rapprochent, on murmure qu’untel souhaite une augmentation, que le responsable est un falot absent, que les ressources humaines n’ont d’humaines que la chair des corps qui s’agitent derrière les bureaux, que la jeune nouvelle a tapé dans l’œil du dragueur de service, Monsieur courrier en retard.
Le claquement des bottes sur le pavé, les manteaux oubliés à l’étage, les lèvres bleuies pour trois taffes, le rayon de soleil qui requinque pour le reste de la matinée, le salut d’un collègue qu’on ne croise qu’au moment de la pause clope… Dans le monde du travail, la cigarette arpente désormais les trottoirs.
Dans la rue, les fumées se répondent de magasins en magasins, de bars en restaurants. Les non-fumeurs les narguent avec leurs poumons sains aux alvéoles grandes ouvertes et gavées d’oxygène. Le fumeur s’efface, rentre les épaules, ou au contraire souffle négligemment une bouffée de fumée à la tête du passant. Gitane tu m’étourdis; Gauloise, petite blonde, tu m’enivres; Philip Morris, tes effluves exacerbent mes sens; Camel, je me drape dans l’indigo de tes yeux; Malboro, ton K ne m’intéresses plus.
La cigarette a la bougeotte au bout des doigts fins de la serveuse appuyée contre la vitre du bar. Elle plisse les yeux à cause d’un vent contraire et laisse tourner ses pensées en observant les trajectoires aléatoires des passants qui se frôlent, s’esquivent ou se rentrent dedans, soudainement attirés par une vitrine alléchante. Tous paraissent si concentrés, l’été ne les a pas encore lavé de leurs soucis pour les abandonner, rassérénés, sur les terrasses brûlantes des cafés. La serveuse jette son mégot dans le caniveau et le morceau de mousse couleur crème est emporté par le ruissellement des eaux usées. Trois jeunes l’interpellent: «Hey, m’dame, vous z’auriez pas une cigarette?». «Pour tous les trois, tu rêves mon cœur!». «Ouais, non, m’dame, allez, c’est que pour moi». Et la serveuse d’extirper hors de la poche arrière de son jean un paquet au carton froissé. La cigarette se retrouve au bec de l’adolescent qui s’agite en riant: «Merci, m’dame, t’es trop gentille, t’es trop belle». Mais la jeune femme est déjà repartie travailler.
Dans le bar, les habitués sont alignés le long du comptoir, enveloppés de volutes de fumée comme le ver à soie d’Alice au Pays des Merveilles savourant nonchalamment sa chicha du haut de son champignon. Assis sous une glace mouchetée, un homme aux cheveux grisonnants tire avec application sur son cigare, les joues creusées en pleine aspiration tel un joueur de saxophone préparant une guirlande de notes cuivrées. Expiration, la fumée âcre avale un instant son visage. L’homme invisible se drape dans son péché mignon.
Derrière lui, une jeune femme secouée d’une quinte de toux se retourne, exaspérée: «Monsieur, votre cigare pue, faites attention». L’homme sans visage l’ignore et repompe avec application son barreau de chaise. La femme se lève pour rejoindre les vers à soie du comptoir. «La fumée de cigare me donne envie de vomir», se justifie-t-elle auprès de la serveuse qui hoche la tête: «Ce monsieur est un habitué, même la moleskine de la banquette où il s’assoie est imprégnée de l’odeur du cigare, et ce malgré les lavages à l’eau de javel. Et pourtant, il ne boit que du Perrier citron…».
Le tintement de la tasse contre la soucoupe, de la soucoupe contre le comptoir en zinc, de la cuillère dans la tasse et le froissement discret du papier entourant les deux carrés de sucre. Au bar, la cigarette est consommatrice de café, Ricard, whisky sec ou on the rock, menthe à l’eau, diabolo grenadine, picon ou galopin. Dehors, elle attise le feu larvé des amitiés, des rencontres de passage ou des passions cachées.
Le briquet circule, les cigarettes se consomment et le tabac se consume.
Pause.

Publié dans Reality

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Talisma 06/03/2007 07:44

Très chouette texte sur un sujet qui pue... tu arrives toujours autant à bien décrire les sens et l'essence, dans les gestes et les sensations... à bientôt :)