Le Cirque - 1/2

Publié le par Lux

Les larmes coulaient lentement sur ses joues, y creusant de fins sillons dorés. James ne voulait surtout pas montrer sa peine mais il lui était devenu trop difficile de la cacher alors que le moment du grand départ approchait. Le chagrin s’invitait toujours lorsqu’on voulait le chasser. Le jeune garçon se balançait d’un pied sur l’autre, gêné par une veste trop petite qui le comprimait aux épaules. James avait beaucoup grandi ces derniers mois et les vêtements neufs ne figuraient pas sur la liste des priorités. Manger et gagner sa croûte dignement, oui.
Mamie se tenait droite sur le pas de la porte. Elle avait resserré son fichu autour de sa tête. Le tissu noir creusait son visage un peu plus encore. James adorait déposer un baiser léger sur ses joues à la peau aussi douce que celle d’un nouveau né mais aussi fripée qu’une pomme abandonnée au fond d’un cellier. Le garçon lui jeta un regard inquiet. Les yeux de sa grand-mère n’avaient jamais été aussi noirs : la tristesse les maquillait d’un verni brillant. Ses lèvres pincées tremblaient tandis qu’elle caressait doucement les cheveux de son petit-fils.
Aujourd’hui, il n’était plus question de rires éclatants, de complicité ou de gestes tendres même retenus. C’était l’heure du départ, l’heure de rejoindre la route des vagabonds, une route sans buts, sans panneaux ni frontières, une route invisible qui traversait villages et villes, pays et barrières, inlassablement. Les gens du voyage y étaient enchaînés dès leur naissance, forçats dont le salut dépendait du nombre de kilomètres parcourus.
La famille maternelle de James appartenait à ce peuple d’errants. Leur chemin les mena un jour jusqu’en Espagne, là où vivait Joanès, le père de James. Les roulottes brinquebalantes, les chants qui attisaient le feu de camp, l’odeur de la piste, les applaudissements. Joanès avait à peine quatorze ans à leur arrivée. Pour ce fils de fermiers, le cirque cristallisait tous ses fantasmes d’ailleurs. Une semaine à peine après leur départ, le garçon s’enfuyait de chez lui pour les rejoindre, attiré comme un aimant par cette vie de bohème. Voulant se rendre utile, il montait et démontait le chapiteau, grimpant avec agilité le long des cordages. Sa souplesse et sa passion de la hauteur l’aidèrent rapidement à trouver sa place au sein du spectacle. Et à grandir pour devenir le meilleur dans sa partie…
Aussi loin qu’il puisse plonger dans ses souvenirs, James ne se rappelait que de la vie chez ses grands-parents paternels dans la petite exploitation agricole du nord d’Alméria. Il n’avait aucun souvenir de sa vie d’avant, quand il vivait encore avec son père. De sa mère il ne savait rien. Aujourd’hui, son grand-père maternel venait le chercher pour l’emmener auprès de son père malade, un père dont il ne se rappelait ni le visage, ni même le son de la voix.
Pour ses grands-parents, l’imminence du départ de James s’ajoutait à la nouvelle de la maladie de leur fils qu’ils n’avaient revu qu’une seule fois en quinze ans. Eux-mêmes étaient aujourd’hui trop âgés pour traverser l’Europe, mais ils savaient qu’il était important pour le jeune garçon de rencontrer enfin son père, un père fantasmé, mille fois rêvé. Un père dont on lui avait compté les exploits et qui, paraît-il, était célèbre dans le monde entier…
Le père de James était en effet l’un des plus grands trapézistes de son époque. Joanès, l’homme oiseau au plumage étincelant, aux gestes sûrs, aux yeux pâles et enjôleurs.
A l’aube de sa vie d’adulte, le jeune homme avait séduit la petite écuyère du cirque où il se produisait. Ils avaient mis le cap à l’est, direction les Carpates. La caravane s’arrêtait au creux de vallées verdoyantes nichés parmi des montagnes plus grises qu’un ciel d’orage. Pendant des mois, la troupe se produisait face à ces habitants de pierre au regard minéral. Personne ne les applaudissait à la fin des représentations, ou si peu, les enfants laissant parfois éclater un plaisir vite bridé par la chape de retenue qui enveloppait les adultes. La montagne avait façonné ses habitants les uns après les autres, tirant de ses flancs escarpés des rochers qu’elle avait pressés et modelés pour y insuffler la vie.
Les gens du cirque saluaient dans un silence quasi total, juste brisé par leur propre respiration, haletante après l’effort d’une heure de sauts, de pirouettes, de soulevés de poids, d’avalement de sabres, de jonglage, de lancés de couteaux, d’équilibre au dessus de la piste, la tête dans les étoiles et le cœur tutoyant la lune.
Mais l’indifférence feinte du public n’avait aucune prise sur Joanès tant son cœur battait fort quand sa main serrait celle de l’écuyère lors du salut. Il s’était enfin décidé à lui déclarer son amour, soutenu par les sommets imposants qui veillaient sur les vallées. Depuis qu’il avait rejoint cette troupe quelques mois auparavant, Joanès n’avait d’yeux que pour la belle écuyère, Maria, fragile poupée habillée de lumière et de diamants. Debout sur son cheval au trot, elle flottait comme une plume portée par une douce brise. Elle était aussi fière que son étalon, port de reine et caractère bien trempé.
Maria l’écuyère fit patienter Joanès pendant de longues semaines avant de lui abandonner un baiser. Les villages et les vallées traversées accueillirent leurs premiers gestes d’amour, l’impatience de Joanès, les soupirs de Maria. La jeune écuyère n’avait pourtant pas peur de la vie de couple, couvée depuis sa naissance par les membres de la communauté qui l’avait vue grandir.
Très tôt, l’enfant avait été attirée par les chevaux, leur grâce et leur puissance. Elle montait à cru avant même de savoir marcher. La vie lui semblait plus belle à deux mètres au-dessus de la poussière de la piste. La fillette s’y sentait plus forte. Maria apprit peu à peu à danser avec un cheval, à sauter d’un trapèze sur le dos d’un étalon, à maîtriser plusieurs chevaux de front en volant d’un dos à un autre comme si elle sautait de rocher en rocher pour traverser une rivière.
L’adolescente ne fit bientôt plus qu’un avec l’animal, femme centaure, amazone rebelle. Elle ne quittait ses bêtes qu’à la nuit tombée, après avoir changé leur litière, nettoyé leurs sabots et étrillé leur robe maculée de poussière. Lorsqu’elle marchait avec eux à côté des roulottes, les chevaux se promenaient la tête haute, leur crinière brossée flottant au vent.
La jeune femme portait aussi ses cheveux longs attachés par un ruban et lorsqu’elle se penchait sur le garrot, ses longues mèches brunes se mêlaient aux crins du cheval. Les habitants des villages traversés la surnommaient la sorcière parce qu’il lui arrivait de errer sur son cheval toute la nuit jusqu’au petit matin où elle surgissait avec les premières lueurs de l’aube, les cheveux détachées flottant en halo autour de sa tête. La jeune femme et son cheval paraissaient sortir d’une transe, épuisés par leur course sans autre but qu’un interminable jeu de cache-cache avec la lune qu’ils recommençaient la nuit suivante, puis la nuit d’après, encore et encore.
A son retour, la jeune fille s’effondrait sur sa couche et se réveillait juste avant midi, le teint aussi frais que les pétales d’une rose juste après éclosion du bouton. Ses parents avaient depuis longtemps abandonné l’idée de brider ses échappées nocturnes de peur qu’elle choisisse un jour de ne plus revenir à la roulotte. Ils virent ainsi d’un très bon œil les tentatives d’approche de Joanès, persuadés que les liens invisibles de l’amour seraient plus persuasifs que la plus sévère des corrections.
La troupe voyageait sans relâche, une tournée sans fin entre les mondes reliés par tant de chemins qu’il était facile de s’y perdre. Mais risquait-on vraiment de se perdre lorsqu’on n’avait aucun but ? Aussi loin que les emportait leur dérive, les gens du voyage n’en n’oubliaient pourtant jamais de revenir chaque année rendre hommage à Sara la Noire, Sainte Sara des Saintes-Maries-de-la-Mer. Pendant plusieurs jours, les gitans du monde entier se retrouvaient sur les rivages de la Méditerranée. Avec ferveur, ils priaient leur sainte protectrice d’éclairer leur route et leur esprit, de protéger chacun de leur pas et veiller sur la santé de leurs proches.
Les fêtes terminées, les roulottes s’éparpillaient et le spectacle du soir rythmait de nouveau leur vie. Gens du voyage, magiciens envoûteurs, les sédentaires les craignaient plus qu’ils n’enviaient leur liberté: que reste-t-il en effet à l’homme qu’on a dépossédé de ses terres et même de sa nationalité ? Trop de liberté faisait peur, tout comme l’incertitude et le manque de repères, l’abandon des habitudes.
Etre partout chez soi, n’être attendu nulle part, Joanès s’enivrait de cette vie d’errance, ayant toujours rêvé de cela. L’amour ne pouvait être qu’un prolongement de cette liberté, il fallait piocher une belle fleur sauvage au milieu de ces gens plutôt que de choisir une fleur de jardin, docile et sans épine, soignée jour après jour par des mains trop prévenantes. Maria n’aurait pas supporté une terre sans mauvaises herbes, un tuteur pour tenir sa tige, Marie fleur sauvage, Maria fleur fragile.

(à suivre...)

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