Le Cirque - 2/2

Publié le par Lux

Joanès et Maria, le trapéziste amoureux de l’écuyère, l’écuyère amoureuse du trapéziste conçurent ensemble un numéro à la hauteur de leur passion. Ensemble, l’oiseau et la femme-centaure, le faîte du chapiteau et la poussière lourde de la piste reliés par le fil invisible de l’amour. Les mêmes étoiles étincelaient dans leurs yeux durant ce numéro de voltige où ils flottaient entre trapèze et cheval.
Leurs émotions exacerbées par la tension et leur amour les enveloppaient d’une bulle de silence. Isolés du monde, protégés par l’arène de la piste, ils se coupaient du regard des autres, admirateurs, jaloux, critiques, cyniques.
«Gare à la chute, beauté, quand l’oiseau va s’envoler». Le trapéziste traînait de cirque en cirque sa réputation de briseur de cœurs.
«Gare à la glace, le voltigeur, tu t’y briseras à force de vouloir t’y cogner». Maria, femme centaure, piétinait ceux qui l’approchaient. Elle avait beau imposer le silence à ses amants de passage, choisis ça et là au hasard des rencontres hors du cocon brûlant et indiscret de la troupe, personne n’était dupe et croyait qu’elle profitait de ses virées nocturnes pour traquer les hommes jusqu’à ce qu’ils cèdent, épuisés. Les jeunes amants évacuaient les médisances en riant, portés par la musique commandée par la lune aux étoiles, spécialement pour eux.
Le cirque avançait, mélangeant les gens et les histoires, le cirque vivait au rythme rond de la planète, matin brumeux, midi sous le ciel de la route et soir pailleté, moucheté de rires et de lumières. Les flambeaux brûlaient, plantés au bord de la piste, dégageant leur lot de génies à chaque appel d’air. Les animaux tournaient, se retournaient sur une paille piquante le museau glissé entre les barreaux, humant l’air d’une liberté inatteignable.
Dans les roulottes, les bougies veillaient sur les heures précédant les spectacles, du goûter-dîner jusqu’au maquillage, grimage blanc pour les clowns, khôl noir pour les montreurs d’ours, de singes et de chiens, les trapézistes et écuyers, poudre dorée pour les jongleurs et les contorsionnistes.
Debout au centre de la piste, Urs Taraf, le chef de la tribu et père de Maria, respirait les odeurs fauves de son chapiteau, sueur, poussière et plaisir mêlés. Il écoutait la toile claquer sous le vent, il regardait les trapèzes encore levés se balancer doucement en rêvant aux voltiges du soir, il égrainait les noms des gens de sa troupe. Les souvenirs des applaudissements de la veille l’envahissaient par vagues. Urs Taraf se nourrissait exclusivement des rires du public, de ses cris de joie, ses exclamations de surprise, Oh ! Ah ! Bravo, bravo ! Urs Taraf levait alors les mains vers cette foule aux mille visages, hommes, femmes, enfants vibrant d’une même joie brute et spontanée, le corps tendu vers ce centre du monde où convergeaient les regards et les désirs, le monde concentré en un cercle parfait, la piste. Il en était le roi, il en était le dieu, le gardien et le protecteur, Urs Taraf ne vivait que pour ce cirque qui ne brillait jamais aussi fort qu’à travers son enthousiasme et sa faconde. Il portait les spectacles avec fierté, voix enflammée, grave et caressante. Son cœur battait au même rythme que celui de son cirque, son enfant au même titre que l’était Maria. L’amour qu’il éprouvait à leur égard frôlait la dévotion. Il savait qu’il pourrait tuer pour eux s’il les sentait en danger. Son cirque, son enfant, pour qui il avait versé larmes et sang. Il pourrait tuer, ça oui, sans hésiter.
Maria tomba enceinte quelques lunes plus tard. Joanès passait des heures à parler au ventre de sa femme qui s’arrondissait.
«Mon fils, murmurait-il, mon enfant, ma fille, mon amour, tu sera aussi beau que ton père, resplendissante comme ta mère. Je t’apprendrais tous les chants, toutes les musiques, le monde s’inclinera à tes pieds, mon roi, ma princesse.»
La jeune femme riait face à ces démonstrations d’amour paternel si soudaines et quelque peu inattendues de la part de Joanès plus habitué à la rigueur de la piste qu’à la douceur d’un enfant à venir.
Le jeune homme prenait son rôle de futur père très à cœur. «Plus de cheval, mon amour, tant que notre enfant ne dort pas tranquillement dans son berceau». La jeune femme tricotait des kilomètres de vêtements, brodait les revers de petites jupes et de minuscules pantalons. A sa naissance, l’enfant ne manquerait de rien.
Un soir de mars, après une longue averse qui avait tambouriné pendant des heures sur les toits des roulottes, Maria ressentit les premières contractions.
«Joanès, va chercher ma mère, notre enfant arrive».
Louane Taraf arriva précipitamment et mit de l’eau à chauffer sur le poêle. Maria s’était allongée sur un drap de toile rêche posé sur le lit. Jambes écartées, le visage crispé par les élancements de la douleur, elle étreignait la main de sa mère.
Souffle contre souffle, les deux femmes travaillèrent ensemble une bomme partie de la soirée, Louane épongeant le front de sa fille, Maria chantonnant pour calmer le bébé et le faire sortir au plus vite. Dehors, Joanès arpentait fébrilement les quelques mètres qui séparaient sa roulotte de celle de ses beaux-parents. Assis sur les marches de sa roulotte, Urs Taraf mordillait l’embout de sa pipe éteinte depuis longtemps.
«Calme toi, fils, tu vas finir par user la Terre à force de piétiner ainsi».
L’enfant naquit à l’aube. C’était un garçon. Maria et Joanès le baptisèrent James.
Peu de temps après la naissance de leur fils, trop peu de temps selon Joanès, Maria voulut remonter à cheval. La maternité l’avait adoucie mais pas au point de la faire renoncer à ses chevauchées étourdissantes qui lui avaient tant manquées durant les longs mois de grossesse. La jeune femme retrouva avec émotion son cheval préféré, Azul. L’étalon piaffa lorsqu’elle se hissa sur son dos, avec moins de légèreté qu’auparavant.
«Ne t’inquiète pas Azul, bientôt nous retournerons sur la piste».
La femme centaure serra les cuisses pour être chevillée au plus près du corps de l’animal. D’un claquement de langue, le cheval s’élança.
«Soit prudente», lui cria Joanès.
Lorsqu’elle rentra cette nuit-là, elle avait les joues roses de plaisir et un sourire béat au visage. Ce n’est que lorsqu’elle glissa à terre que Joanès la vit chanceler. A la lueur du feu qui brûlait jour et nuit au centre du campement, le jeune homme aperçut ses mains maculées de sang. Maria avait fait une hémorragie, les tissus de son utérus n’avaient pas eu le temps de bien cicatriser après la naissance et la promenade à bride abattue avait malmené son corps encore fragile. C’est ce que Louane expliqua à Joanès, la gorge nouée par les sanglots tandis que la vie peu à peu désertait les yeux si pétillants de sa fille unique. A côté, couché dans le berceau, le bébé d’un mois à peine s’égosillait, le visage empourpré de colère.
Urs Taraf perdit toute énergie après la mort de sa fille. Les artistes qui le suivaient depuis des années s’éparpillèrent: aucun ne pouvait se permettre de rester dans un cirque qui ne bougeait plus. Un cirque mort.
Terrassé par le chagrin, Joanès refusait de s’occuper de son fils qui lui rappelait trop Maria. Il s’enfuit une nuit, n’emportant avec lui qu’un maigre bagage. La désertion de leur beau-fils affligea énormément les Taraf. Louane Taraf recueillit son petit-fils et s’occupa de l’enfant jusqu’à ses trois ans. Mais cette année-là, une vilaine pneumonie l'emporta par surprise aux portes d'un hiver qui s’annonçait rude.
Urs Taraf revendit la roulotte achetée juste après son mariage avec Louane, la roulotte qui avait vu naître et grandir leur petite Maria. Il en acheta une plus petite et ne garda que son cheval Baltique. Il retraversa toute l’Europe jusqu’en Andalousie, au sud de l’Espagne, où habitaient les parents de Joanès. Ceux-ci accueillirent l’homme de cirque avec stupéfaction. Ils n’avaient plus eu de nouvelles de leur fils cadet depuis plus de dix ans déjà et voilà qu’ils apprenaient que Joanès avait eu un fils avec une jeune femme aujourd’hui décédée.
«Je ne peux pas m’occuper seul de cet enfant, tenta de leur expliquer Urs Taraf, je vous le confie. Un jour, je retrouverai son père et je vous le ramènerai. Je vous le promets.»
La fuite en avant de Joanès l’emmena jusque par-delà les océans. Il devint le maître du trapèze, une référence, l’oiseau dont on vantait partout les exploits de haute voltige. Les ailes aujourd’hui coupées, le trapéziste attendait patiemment la mort et avec fébrilité le pardon d’un fils qu’il n’avait jamais eu le courage d’aller chercher de peur de se retrouver face au fantôme de son amour disparu. Joanès priait le ciel inlassablement de donner des ailes au cheval Baltique et du courage à son beau-père Urs Taraf:
«Ramenez-moi mon fils, ramenez-le moi, par pitié pour moi, par amour pour lui. Ramenez-le moi, je vous en supplie».
La roulotte d’Urs Taraf apparut bientôt au loin sur la route poussiéreuse qui menait à la ferme. Mamie serra James très fort contre sa poitrine.
«Longue vie à toi, mon enfant, nous t’attendrons».
La main de James se crispa sur la poignée de son sac. Plus que quelques minutes avant que son univers ne bascule, plus que quelques larmes avant de devenir enfin un homme.

The end

>> Pour suivre les aventures d'Urs Taraf...
http://lifeisamiracle.over-blog.com/article-3358443.html

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