Les grandes vacances

Publié le par Lux

-  Hey, tu fais quoi toi, pendant les grandes vacances ?
-  J’sais pas, déjà que pour les petites, c’est un casse-tête prise de tête embrouilles et blablabla, alors les grandes vacances, j’te raconte pas !
-  T’as pas été voir les petits frères des pauvres du secours catholique de la croix rouge des toubabs ?
-  Non, j’te jure, même le croissant, on n’a pas encore été le voir, parce que ma mère, elle a déjà fort à faire avec les vacances au bled : la grand-mère, elle tricote des pulls même en été alors qu’elle a jamais vu la neige, c’est dire comme elle a la boule qui tourne plus rond ! Alors ma mère et mon père, ils stressent, ils crient encore plus fort que les voisins qui hurlent en retour toujours plus de décibels, pire qu’à la boite de la night quand on se colle les oreilles contre les baffles tellement le son il est bon, tellement le son il te déchire le cœur et les tympans.
-  Et toi, tu rentres pas aussi au pays ?
-  Tu m’gonfles à faire comme si j’étais pas né ici ! Et puis, qu’est-ce que tu me parles de rentrer, toi, alors que j’arrive même pas à partir ! J’suis le seul bronzé qui bronze pas l’été parce que le soleil il se couche trop tôt derrière les immeubles. Dès midi, le soleil il se couche tellement les HLM posent problème à l’horizon ! On est des mecs de l’ombre, mec, des ombres rectangulaires qui s’étirent comme des chewing-gums balèzes. Et toi, avec ta petite ombre, t’arrive même plus à t’exprimer, tu te fonds dans les ombres de la cité ! Tu kiffes l’ombre, toi ? Moi pas, j’te jure, ça me va pas au teint ! Je ne suis plus marron, je suis aussi gris que nos cages à poules. Même les poulets, ils ne me calculent plus, ils croient que je suis un blanc un peu bronzé !
-  Ouais, mais les grandes vacances, tu peux pas les passer à la cité, c’est trop chelou…
-  Et puis y’en a trop marre de prendre le RER en s’imaginant que c’est le TGV. Il s’arrête tous les trois quarts de seconde, il a même pas le temps de décoller qu’il doit déjà freiner ! Si je voulais aller vite, il faudrait que je prenne la BMW de Mohammed. Mais il s’en sert jamais, il a peur que le vent l’use sur l’autoroute. Il la frotte tellement pour qu’elle brille comme le soleil que même les immeubles n’arrivent pas à lui faire de l’ombre !
-  Dur…
-  Ouais, et puis de toutes les façons, je n’ai pas mon permis du périph’ et des autoroutes, j’ai même pas le permis d’aller à la mer ! Pourtant, s’il le faut, je suis prêt à signer tous les pactes d’obéissance et de tenue correcte de ma personne : « je volerai plus, je mentirai plus, je ne jetterai plus d’injures sur les gens, je ne tendrai plus le mauvais doigt à la moindre contrariété, je garderai pour moi mes pensées les plus épouvantables, je ne crânerai plus devant les filles même si elles réclament que ça, et patati-tatitata ».
-  Pourtant ça serait trop bien d’aller à la mer, depuis le temps qu’on nous en parle à la télé l’été dès le mois de mars avec les premiers malades qui se mouillent le poil par moins 40 !
-  Trop mortel, même que je m’entraîne à boire des verres d’eau salée pour affronter les brasses coulées. Je suis prêt, j’ai même un nouveau caleçon toutes situations. Mais l’argent parle toujours trop fort, surtout quand t’en as pas. Sans parler de papa qui doit rentrer au bled parce que lui il y est né et qu’il a tous ses potes là-bas et que la pauvre grand-mère avec la boule cassée l’attend avec une impatience énorme.
En plus, moi j’suis pas pour les trafics chelou avec des choses qui te tombent dessus parce que t’as été les chercher à un endroit où t’aurais pas dû te trouver. Moi je veux un compte avec une banque qui me garde l’argent pour éviter que je dépense tout pour une fille ou pour une caisse. Et aussi une carte avec un code ultra compliqué et ultra top-sicrète, man, que même Khaled de la Tour C il ne pourra pas craquer. J’kifferai trop d’avoir une CB !
-  Faudrait qu’on puisse bosser un peu…
-  T’es ouf, mec, on est dans le pays des droits de l’homme et de ses enfants, liberté égalité fraternité in god we trust mais ça c’est privé. Les mômes comme nous, ils n’ont pas le droit d’aller se tuer au travail comme en Chine ou chez les renois. Nous, faut qu’on étudie à la place, faut qu’on avale le plus de mots possibles pour devenir intelligent, faut qu’on additionne, qu’on soustractionne, et tout ce que je sais, c’est qu’on nous paiera jamais pour ça. Le blé, mec, il pousse trop loin à la campagne, là où ils récoltent la nourriture de chez Auchan. C’est pas avec tout ce béton dans les cités que le blé pourra s’épanouir chez nous…
-  Alors qu’est-ce qu’on fait pour les vacances ?
-  Les vacances… Moi j’irai bien échanger deux ou trois idées avec mes poings et le gars qu’a inventé les vacances juste pour faire baver ceux qui ne peuvent pas s’en servir. En plus, les mois à vacances ont 31 jours chacun. Faut pas abuser, ils auraient pu déplacer février en plein été !
-  Bah, c’est pas grave, on demandera à ta reum de nous emmener à Paris plage.
-  Ouais, et on ira à la piscine qui est gardée par un clebs : l’année dernière, ils en avaient choisi un qui avait grave la trouille de l’eau ! Tu sais, mec, quand j’avais 9 ans, je me disais qu’à 10 ans, ma vie allait changer, que j’irai enfin à la mer en été comme tous les autres cons, coincés sur l’autoroute puis coincés sur la plage tartinés comme des sardines à l’huile. J’inspirais à un destin plus cool, man. Mais j’te jure sur la tête de ma mère, de ma grand-mère et des sisters, quand j’aurai 11 ans, ma vie changera vraiment. L’année prochaine, on retrouve notre identité nationale de français bronzés. Je te le promets, on ira à la mer !

A lire une histoire très sympa qui m'a inspirée celle-ci sur :
www.thomaspitiot.net/article109.html

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article