Sur l'origine du Banana-Split - 2/3

Publié le par Lux

Ploc. Ploc. Ploc. Paul se boucha les oreilles pour ne plus entendre le suintement de l’eau tombant du plafond. Les secondes, les minutes et les heures, les jours même s’écoulaient au son de cette goutte d’humidité s’écrasant sur le sol. La nuit, Paul enfonçait de la mie de pain dans ses oreilles lorsque le sommeil tardait trop à venir et que son esprit était envahi par ce rythme infernal.
Les sous-sols du palais de Dioclétien abritaient les prisons parmi les mieux gardées du pays. L’ancien empereur veillait particulièrement sur la « santé » de « ses amis chrétiens » comme il les appelait, mais à qui pensait-il pouvoir faire oublier les massacres de la Grande Persécution ? Certainement pas à Paul, Paolus en romain, ni à ses amis qui avaient grandi dans cette croyance en un seul et unique Dieu, rejetant les dieux multiples des temples. Dieu avait délivré son message aux hommes par l'intermédiaire de «Iesus Nazarenus», Jésus le Nazaréen, tué par ces mêmes hommes il y avait moins de 3 siècles et ressuscité pour leur salut.
La «secte» des chrétiens s’élargissait d’années en années et même Dioclétien avait été obligé de les reconnaître comme croyants. Sa propre épouse, Prisca, n’était-elle pas l’une des leurs ? Mais au moment où l’Empire romain rencontrait des difficultés, il fallait trouver des coupables. «1er Edit de l’an 303 : destruction des édifices de cultes chrétiens et des écrits chrétiens… 2ème Edit : arrestation du Clergé… 3ème Edit : obligation pour les clercs de sacrifier… torture… 4ème Edit : tous les Chrétiens… poursuivis… persécutés… torturés… ». Le pouvoir divin de l’Empereur ne pouvait être remis en cause par des Romains reniant les dieux de leurs ancêtres.
Paul inclina la tête, ses compagnons de cellule priaient déjà : «Notre Père…».
Les Chrétiens étaient trop nombreux aujourd’hui, trop riches et trop puissants. Rome avait du se résoudre à tolérer puis accepter cette nouvelle religion au sein de son empire. Suite à son abdication, Dioclétien avait «accueilli» une petite communauté de Chrétiens dans son nouveau Palais, des prisonniers devenus ses obligés en échange du gîte forcé et du couvert. En contrepartie, les hommes aidaient aux travaux dans le palais, jardinage, construction, maintenance, écuries…
Paul officiait aux cuisines, c’était le meilleur de tous les cuistots, la finesse de son palais et de son odorat lui permettait de marier les saveurs pour des recettes plus savoureuses les unes que les autres. De parents chrétiens, Paul s’était égaré hors du chemin tracé pour lui : son père approvisionnait les riches familles romaines en pain frais. Mais le jeune garçon avait préféré l’argent facile, le jeu et le vol.
En prison, Paul avait retrouvé l’apaisement dans la prière et aujourd’hui, enfermé dans ce palais comme pour expier ses fautes passées, il employait son énergie à surprendre l’homme qui avait droit de vie ou de mort sur lui après Dieu : Dioclétien.
Cet été-là, les Chrétiens se révélaient être finalement les mieux lotis. Les voûtes épaisses des sous-sols gardaient une fraîcheur égale. En cuisine par contre, la chaleur était intenable : les fours avalaient pains, tourtes et rôtis à longueur de journée. Les cuistots qui se relayaient pour surveiller les cuissons perdaient des litres de transpiration à chaque fournée.
La croûte du pain brillait comme un rayon de miel. Paul mordit dans la miche encore chaude. L’arrivée brusque de Carausius le fit sursauter. Dans le palais, il était surnommé «l’ombre», éminence discrète mais puissante au service de Dioclétien. Le petit homme ne tarda pas à haleter sous l’effet de la touffeur. Les fours avaient transformé les cuisines en étuves. Attrapant un pan de sa toge, Carausius s’essuya fébrilement le front. Ses yeux survolèrent les visages des aides cuistots avant de s’arrêter sur celui du cuisinier en chef.
«Paolus», souffla-t-il en s’avançant vers lui. Le cuisinier se redressa. Il avait l’habitude des visites intempestives de Casaurius destinées le plus souvent à soulager les petites faims de Dioclétien.
Le confident de l’empereur se pencha vers lui : «Paolus, l’empereur est particulièrement irrité ces temps-ci. Il s’imagine être en disgrâce auprès des dieux… de nos dieux… Son mécontentement risque d’affecter d’autres personnes si le destin… ou les dieux… continue à s’acharner contre le pays».
S’approchant encore plus près de Paul jusqu’à chuchoter, Casaurius lui glissa à l’oreille : « vous connaissez la gourmandise de l’empereur. Inventez-moi quelque chose qui suscite la curiosité de ses papilles, un plat intrigant, nouveau et surtout frais… ou froid. Je veux lui changer les idées. »
«Froid ?». Paul le regarda, interloqué.
«Un plat froid ?».
«Oui, froid». La voix de Casaurius s’était raffermie. «Et faites vite : les augures sont de plus en plus mauvaises».

A suivre...

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