Le trésor - 5/6

Publié le par Lux

«Grand-mère, comment c’est l’hôpital?».
Amono gardait les poings serrés pour éviter de pleurer. Les larmes ne coulent pas sur les joues des garçons, seules les larmes des filles peuvent refleurir la Terre après un malheur, seules les larmes des filles cautérisent les plaies, apaisent la douleur, suscitent la douceur. Les larmes des garçons inquiètent, s’écrasent sur le sol comme si elles étaient chargées de plomb. Elles créent des séismes, attaquent la pierre, et forcent le monde à se taire.
Sur visage de Grand-mère, les rides traçaient la carte secrète de ses émotions. A l’annonce de la maladie de son fils, la vieille femme s’était laissée submergée par le chagrin. Sa voix s’était mêlée à l’eau qui inondait son visage, aux aboiements des chiens errants et aux prières du Hogon. Les esprits tirés de leur sommeil par ses lamentations tournoyaient maintenant au-dessus du village tel des vautours. Et les étoiles, noyées dans un magma gris et menaçant, étaient perdues pour les hommes.
Amono scrutait en vain les nuages, cherchant fébrilement un signe de la déesse, redoutant un éclat de colère. Il n’était pas digne du trésor, il n’était pas digne de son père : sa voix grave grondait contre son cœur: «tu m’a privé de ma femme, tu nous as privé d’une mère, tu ne seras toujours qu’une moitié d’homme». Amono n’entendait plus les paroles de réconfort des voisins venus soutenir le foyer blessé. Les femmes s’embrassaient en pleurant et les hommes s’étaient réunis sous la case à palabres. Seul le Hogon se taisait, fixant le ciel d’un air songeur : dans les nuages se formait le visage d’Amono. Le vieil homme plongea son regard dans les yeux noirs du jeune garçon, béants, tels des puits asséchés.
«L’hôpital, Amono, c’est le lieu des médecines, des pilules et des piqûres. Ton père y sera soigné, ton père va guérir. Son mal est aujourd’hui plus fort que nos prières, plus forts que nos sourires, son mal alimente nos peines, brutalise nos cœurs jusqu’à les affaiblir».
«Mais il est tout seul, là-bas! Et il ne sait pas que j’ai trouvé un trésor qui l’empêchera de retourner sur les routes».
«Tu sais pourtant quel est son véritable trésor».
Amono ferma les yeux très forts, le caillou brûlait la paume de sa main. Il ne voulait plus du trésor, il devait le rendre aux étoiles. Il irait vers la mer et y jetterait la pierre. Le Hogon se redressa mais le garçon était déjà loin, là-bas, au pied des falaises. La mer se trouvait de l’autre côté, Amono en était sûr, il l’entendait souffler lorsqu’il collait son oreille contre la pierre. La mer avait peut-être déjà commencé à dévorer la Terre et défiait maintenant les falaises.
Le trésor dans une main, Amono entama l’escalade de la paroi dont l’ocre se diluait dans le gris du ciel.

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